LE TABAGISME : UNE
EPIDEMIE
Le taux de tabagisme
dune population donnée observée sur plusieurs décennies ressemble à une
épidémie, avec une proportion de fumeurs en augmentation lente, puis plus rapide, une
période de prévalence maximum, et puis la proportion baisse dabord très
légèrement, puis plus rapidement, et la population devient
" immunisée " à ce comportement (1). La similarité entre le
tabagisme et linfection ne sarrête pas simplement dans la forme de la courbe,
mais aussi dans la spécificité de limmunité. Si le type dinfection (le
produit tabagique) change, limmunité peut ne pas fonctionner et une nouvelle
épidémie démarre. Ceci est démontré par laugmentation dans lusage du
cigare chez les hommes aux EU (2) et lusage de " snus " le tabac
à mâcher chez les hommes en Suède (3).
Les courbes les plus
complètes de tabagisme sont celles des hommes en pays occidentaux. A partir de ces
courbes, on peut créer un modèle de lévolution tabagique par étapes successives
pour essayer de comprendre la composition et les caractéristiques des populations à
chaque étape (4).
Voici la représentation de ce modèle
dévolution avec ses étapes.
Chaque
étape correspond à des proportions différentes de fumeurs, non-fumeurs et ex-fumeurs.
Dans la première étape, que lon peut qualifier de pré-tabagique, il y a très peu
de fumeurs car le phénomène est étranger à la population. Il ny a pas
dex-fumeurs, et la grande majorité de la population est non-fumeur. Qui pourraient
être ces quelques fumeurs ? Ce sont les excentriques, les saltimbanques, ou peut-être
les riches : les gens exemptés des conventions normatives.
Au début de la
deuxième étape, grâce à lintroduction des produits du tabac et de leur
promotion, on voit beaucoup de nouveaux fumeurs, encore peu dex-fumeurs car le
phénomène est trop récent, et encore beaucoup de non-fumeurs. Les nouveaux fumeurs sont
dabord les innovateurs de nouveaux comportements : plus aisés, donc moins inquiets
de leur image dans la société. Dans lOccident, le début du tabagisme de masse
dans les premières décennies du 20ème siècle est un phénomène
dhommes bien placés dans la société, entrepreneurs, médecins, par exemple, et
dhommes et de femmes dans les professions instables : artistes, écrivains,
comédiens.
Lintroduction de
la cigarette au début du siècle a vite été assimilée aux changements des valeurs
culturelles. Dun côté la cigarette incarnait la déchéance de la femme, de
lautre un rapprochement des femmes aux hommes. Les valeurs de la discipline et du
contrôle de soi cédaient à une valorisation de la poursuite de plaisirs et indulgences.
Dabord aux EU, puis dans tout loccident, la consommation comme plaisir a pris
de la valeur. Créer une demande pour la cigarette devient la meilleure
expression de cette nouvelle valeur (5).
Depuis longtemps
lindustrie du tabac considère comme cible potentielle toute population non-fumeur.
Lattrait du tabac comme symbole de la modernité et du progrès existait déjà
avant le début de la publicité en faveur des produits du tabac dans certaines
sociétés. Cependant, il a fallu les campagnes publicitaires et promotionnelles pour
créer un changement dans les conventions et lacceptabilité du fait de fumer,
dabord pour les hommes puis pour les garçons, les femmes puis les filles ;
dabord dans les pays riches et puis dans les pays pauvres. La cigarette est devenue
lincarnation dun ensemble très élastique de significations pour les hommes
et pour les femmes, évoquant les images de puissance, autorité, indépendance,
séduction, allure. Lindustrie a réussi à garder pour la cigarette des
" significations contradictoires de rébellion contre les murs et en même
temps conformité aux valeurs de la culture de consommation " (5).
Au fur et mesure que le
tabagisme est adopté, la population de fumeurs sétend et inclut des gens plus
conventionnels ; le phénomène devient de plus en plus une activité normale et
généralisée.
A ce point, augmenter le
nombre de personnes qui fument nest pas difficile. Les campagnes publicitaires
nont pas besoin de vendre de nouvelles valeurs, elles existent déjà chez les
cibles. Ce que la publicité a à faire, cest capter ces valeurs actuelles et
renforcer lassociation entre elles à la cigarette. (6)
Mais avec la croissance
du tabagisme et le passage du temps, le nombre des ex-fumeurs commence à augmenter. Qui
sont ceux qui arrêtent de fumer ? Ce sont les plus confiants, les innovateurs dans le
non-tabagisme.
La troisième étape est
caractérisée par un équilibre : il y a beaucoup dinitiation au tabagisme, mais la
prévalence naugmente plus, car les nouveaux fumeurs ne font que remplacer les
ex-fumeurs et les fumeurs qui sont morts. Daprès les taux de tabagisme des endroits
où il y a une absence dactivité antitabac, ce plateau ne dépasse pas un taux de
70 % à 80 % de la population : il y a toujours un certain pourcentage de personnes
immunes à lépidémie tabagique : cela paraît être le cas du tabagisme des hommes
dans certains pays dAsie, tels le Cambodge, le Vietnam ou la Chine (7). Sil y
a des campagnes anti-tabagiques, ce plateau peut être arrêté à un pourcentage moins
important. Ce qui caractérise le tabagisme dans cette étape, cest la normalisation
du phénomène. Ce nest plus du tout un phénomène dinnovation, mais plutôt
de conformité : ceux qui commencent sont des jeunes, ceux qui arrêtent sont des fumeurs
de longue date (4). Il semble que la durée de ce plateau du tabagisme maximal dépend de
lactivité anti-tabagique : sil y a une approche traditionnelle avec offre
daide à larrêt pour les adultes et information pour les jeunes uniquement,
la prévalence totale reste stable. Ceux qui arrêtent sont souvent les plus instruits :
ils écoutent les informations sanitaires, mais ils sont aussitôt remplacés par les
jeunes.
La quatrième étape est
létape où lon voit une chute dans la prévalence totale du tabagisme. Les
proportions changent : on commence à avoir plus dex-fumeurs que de nouveaux
fumeurs. Ceci semble variable, mais le plus souvent, le taux darrêt augmente avant
que le taux dinitiation ne régresse (8). Les pays où il y a une chute dans la
prévalence, tels la Suède, lAustralie ou les Etats Unis ont adopté une approche
de contrôle des tactiques de lindustrie du tabac et ont mis en place les actions
anti-tabagiques, soit en information, soit en campagne ou intervention, au niveau de la
communauté. Alors, qui sont les fumeurs ? Cest tout le monde, mais ceux qui ne
sarrêtent pas appartiennent à des classes sociales plus défavorisées, et les
individus ont plus de chance davoir des problèmes de co-morbidité (surtout
dépression ou anxiété), et/ou de prises de risque multiples dans leur style de vie
(alcoolisme, toxicomanie, etc.). Ces facteurs deviennent de plus en plus visibles dans la
population de fumeurs dans une société où le tabagisme baisse rapidement, comme au
Royaume Uni (9) et aux Etats Unis (10). Le phénomène est similaire concernant les
nouveaux fumeurs. Quand, comme en France, plus de 50 % des 18 ans fument, il y a
beaucoup de variation dans les caractéristiques de ceux qui commencent comparés à ceux
qui restent non fumeurs ou qui expérimentent mais ne deviennent pas fumeurs. Mais quand
le tabagisme devient de moins en moins une activité normale que beaucoup de jeunes
désavouent, lon trouve chez les jeunes qui commencent à fumer plus déchec
ou de manque de confiance (11).
La dernière étape est
la phase post-tabagique dune population. ll y a un pourcentage grandissant de non
fumeurs et dex-fumeurs, et très peu de nouveaux fumeurs. Les médecins dans les
pays anglo-saxons sont le meilleur exemple de cette étape : En Nouvelle Zélande, le
tabagisme des médecins en 1996 était de 5 %, et dans les professions libérales 11 %
chez les hommes et 13 % chez les femmes (1).
L'EVOLUTION
TABAGIQUE DES HOMMES ET DES FEMMES
On peut dire que chez
les hommes dans les pays industrialisés (à part les pays de lEurope Centrale et de
lEst, le Japon et la Corée du Sud) le tabagisme est dans létape 4 :
globalement le taux baisse et les plus grands pourcentages de fumeurs masculins se
trouvent dans les catégories sociales les plus défavorisées. Quant aux femmes dans ces
pays, il y a une division entre les pays anglo-saxons et nordiques, où le tabagisme des
femmes commence à baisser (étape 4), et les autres pays, où le tabagisme est en plateau
(étape 3) ou continue à augmenter (étape 2). En général, plus on avance vers le sud,
plus est récent le phénomène du tabagisme féminin, donc le potentiel
daugmentation. Ceci explique la différence dans les facteurs de prédiction du
tabagisme entre les femmes et les hommes en France. Le tabagisme chez les hommes est plus
élevé chez les chômeurs et les ouvriers. Le tabagisme des femmes est plus élevé chez
les plus instruites et celles qui sont cadres ou artisans (12).
Ailleurs dans le monde,
la situation est préoccupante chez les hommes et le tabagisme augmente chez les femmes en
Asie, en Amérique Latine et en Afrique. Par exemple, dans la plupart des pays de
lAsie, le tabagisme masculin est très élevé, au-dessus de 60 %, et en
augmentation ou en plateau. Quant aux femmes, lévolution du tabagisme est plutôt
vers son début, mais souvent à létape 2, avec un nombre toujours grandissant de
nouvelles fumeuses. Par exemple le tabagisme en Chine a augmenté de 1,5 % à 7 % en cinq
ans (une augmentation de 460 %) (13).
A cause du délai
historique dans le démarrage du tabagisme chez les femmes par rapport aux hommes dans
tous les pays de loccident, beaucoup de chercheurs pensent que la courbe de
tabagisme chez les femmes imite celle des hommes, mais que les effets de la lutte
antitabac ont fait que la courbe nest pas montée aux proportions de tabagisme des
hommes. En général, un taux de 80 % atteint par les hommes à un moment donné dans
beaucoup de pays na jamais été reproduit chez les femmes. Pendant longtemps, on a
cru que leffet des actions antitabac aux Etats Unis a augmenté une tendance déjà
commencée chez les hommes dune baisse dans la prévalence totale, et a arrêté une
tendance daugmentation de la proportion des femmes (14). Pourtant, nous voyons
maintenant que les courbes de taux de tabagisme chez les femmes montrent toujours un effet
de plateau indépendamment de la vigueur des efforts antitabac (7,15,16). Donc la question
se pose sil y a une réelle différence entre les hommes et les femmes dans
lévolution du tabagisme et dans lefficacité des campagnes antitabac.
LES MESURES DE
LEVOLUTION DU TABAGISME
Peu de pays ont mesuré
le tabagisme dans la population avant les années 70. Nous sommes donc forcé
destimer lévolution avant cette époque daprès les quelques
populations pour lesquelles nous disposons des données. Les taux de tabagisme des hommes
dans la majorité des pays de loccident sont en diminution depuis les années 50, et
cependant, leurs taux sont toujours plus élevés que ceux des femmes. Les taux des femmes
ont commencé à décroître dans plusieurs pays, après 20 à 30 ans dun taux
stable ou daugmentation pendant que les taux des hommes baissaient (17,18). Ceci
nest pas le cas de tous les pays industrialisés : les taux de tabagisme chez
les hommes au Japon et en Corée du Sud sont très élevés (autour de 60 %), chez les
femmes les taux sont très bas, mais en rapide augmentation.
Chez les hommes le taux
moyen dans le monde est de 47 %, lusage de tabac chez les femmes sétend entre
moins de 2 % dans certaines populations pré-tabagiques dans les pays à faible revenu
comme lEgypte, à plus de 50 % au Népal et en Inde. Le taux de tabagisme dans
loccident (y compris lEurope de lEst) varie entre 20 % et 50 % pour les
hommes, et entre 12 % et 38 % pour les femmes.
Ainsi on remarque que :
- Parmi les populations dhommes, on trouve toujours une
période où plus de 60 % fument à un moment donné, suivi par une longue période de
légère diminution du taux dans les pays de loccident, mais pas encore dans les
pays dAsie ou de lAfrique. Ceci nest pas trouvé chez les populations de
femmes.
- Dans certaines populations le tabagisme est resté un
comportement marginal. Pour les hommes, cest un phénomène assez rare, trouvé dans
certains groupes religieux. Pour les femmes, il y a beaucoup de populations où on trouve
ce phénomène, surtout dans les sociétés de faible revenu où les femmes nont pas
un statut social valorisé. Ces femmes ne sont pas pourtant protégées contre le
tabagisme. Linitiation des femmes à la cigarette peut démarrer même avant
dêtre associée à lespoir de plus déquité ou dindépendance,
comme en Turquie ou en Inde.
- Dans beaucoup de populations de femmes, on trouve une longue
période de stabilité du taux maximum de tabagisme, et la diminution dans le taux du
tabagisme ne commence quune fois le taux des hommes sapproche au taux des
femmes. Ceci décrit la situation chez les femmes en Europe et lAmérique du Nord.
(Voir Tableau). En Suède où la proportion de femmes qui fument est plus élevée que
chez les hommes (22 % par rapport à 17 %), lusage du snus concerne 20 %
des hommes, dont au moins 5 % qui ne fument pas. Ainsi le tabagisme chez les hommes en
Suède est encore plus élevé que chez les femmes. En outre, lusage de la cigarette
baisse tandis que lusage du snus augmente. (20).
Taux de tabagisme des hommes et des femmes
par pays, et tendance chez les femmes
Pays |
Fumeurs |
Fumeuses |
Tendance des
taux féminins |
Durée de la
tendance connue |
Allemagne
(1993) |
32 % |
18 % |
stable |
4 ans |
Australie
(1991) |
25 % |
21 % |
en baisse |
4 ans |
Autriche (1991) |
36 % |
20 % |
stable |
5 ans |
Belgique (1993) |
31 % |
19 % |
en baisse |
8 ans |
Canada
(anglophone, 1994) |
31 % |
26,9 % |
en baisse |
9 ans |
Canada
(francophone, 1994) |
38,5 % |
32,3 % |
légère baisse |
9 ans |
Danemark (1993) |
45 % |
39 % |
en baisse |
8 ans |
Espagne (1993) |
44 % |
21 % |
stable |
6 ans |
Etats-Unis
(1997) |
25,5 % |
22 % |
en baisse |
20 ans |
Finlande (1995) |
29 % |
19 % |
légère hausse |
10 ans |
France
(1997) |
39.8 % |
29.5 % |
légère
hausse |
23 ans |
Irlande (1994) |
29 % |
28 % |
en baisse |
9 ans |
Islande(1994) |
27 % |
26 % |
en baisse |
7 ans |
Italie (1994) |
37 % |
17 % |
stable |
11 ans |
Norvège (1997) |
34,5 % |
32,7 % |
stable |
23 ans |
Nlle Zélande
(1996) |
25 % |
23 % |
en baisse |
15 ans |
Pays Bas (1993) |
43 % |
31 % |
stable |
7 ans |
Suède (1997) |
17 % |
22 % |
en baisse |
17 ans |
Royaume Uni
(1994) |
28 % |
26 % |
en baisse |
20 ans |
Les taux de prévalence
sont peut-être un phénomène de cohorte. Au Canada, par exemple, parmi les hommes nés
avant 1960 la grande majorité ont fumé à un moment dans leur vie, ce qui nétait
pas le cas pour les femmes. A partir des cohortes nées après 1960, les proportions des
hommes et des femmes qui fument sont similaires (21). Les différences que lon
remarque dans linitiation au tabagisme chez les jeunes à travers le monde semble
être le résultat de lenvironnement social, et non le sexe. Dans les EU en 1998,
plus de 66 % des 12-24 ans ont expérimenté avec le tabac, mais moins dun tiers
sont devenu fumeurs (22). En France, encore les deux sexes confondus, environs 70 %
expérimente, et environ 90 % de ceux-là deviennent fumeurs réguliers au moins un
certain temps. (12).
Sil y a un effet
de cohorte, la prévalence totale dépendra éventuel-lement de linitiation en
tabagisme des filles. Si le taux de tabagisme chez les hommes est encore très élevé par
rapport à celui des femmes, et si les nouveaux fumeurs chez les garçons ne remplacent
pas les fumeurs perdus par larrêt et le décès chez les hommes, le taux masculin
baissera. Si linitiation des filles commence à ressembler à celle des garçons de
leur âge mais le tabagisme féminin total est bas, celles qui commencent remplacent
facilement celles qui sarrêtent ou meurent, et le tabagisme féminin augmente ou
reste stable. Pour maintenir un taux élevé il faut beaucoup de nouveaux fumeurs ;
quand le taux est plus faible, le nombre nécessaire pour maintenir ce taux est donc moins
grand (23). Ainsi, on peut comprendre les longues périodes de stabilité trouvées chez
les femmes dans les pays industrialisés. Mais dès que les taux de tabagisme adultes
deviennent similaires entre les sexes, le taux de tabagisme chez les femmes ne varie pas
du taux de tabagisme chez les hommes.
En France, la
prévalence du tabagisme chez les femmes est resté quasiment stable depuis 1976, avec une
augmentation croissante de fumeuses régulières par rapport à une baisse dans les
fumeuses occasionnelles. Si le phénomène de cohortes savère vrai pour la France,
nous continuerons à voir le taux de tabagisme des hommes diminuer avant de voir une
baisse dans le tabagisme féminin. Pour encourager cette baisse, les taux darrêt de
tabagisme doivent être augmentés dans toutes les populations. Il faut les innovations
pour dissocier les valeurs positives du fait de fumer pour les femmes et pour les hommes,
même si les caractéristiques de ces deux populations sont différentes. Mais surtout, il
ne faut pas croire quun groupe peut être isolé et ainsi profiter tout seul des
campagnes ou programmes antitabac. Les comportements des uns influencent les comportements
des autres. Les jeunes nécouteront pas les messages antitabac si les adultes ne
sont pas massivement en train darrêter de fumer. Les femmes peuvent réagir comme
les hommes, les pauvres comme les riches, aux messages sanitaires, si les normes antitabac
dans la société le leur permettent.
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